Kofi Jicho Kopo, portrait d’un activiste du créole martiniquais

Martin Klôwè-Bordeaux

Kofi Jicho Kopo est un Martiniquais engagé dans la préservation et la diffusion de la langue créole. Le jeune homme fait un bref passage au Campus Caribéens des arts avant d’intégrer une Licence de Langues et cultures régionales au campus de Schoelcher de l’Université des Antilles. Le jeune homme a également remporté le 2ème prix du concours littéraire de la CTM (Collectivé territoriale de Martinique) « Ba mwen nouvèl ou » avec un texte en créole. Aujourd’hui Kofi est un intervenant linguistique au lycée Lumina Sophie, fonction qu’il occupe en parallèle de ses actions sur les réseaux sociaux.


Questions/Réponses

D’où te vient cette intérêt pour la langue créole et comment la définis-tu ?

Étant issu de la campagne j’ai toujours eu de l’intérêt pour le créole, cette langue que j’entendais parler autour de moi. J’ai donc décidé d’approfondir ma connaissance de cette langue, notamment dans son écriture. Je la vois comme la langue de mes ancêtres, elle représente mon histoire. Dans le créole on a toute l’histoire des Antilles, on y trouve des termes qui proviennent de plusieurs régions d’Afrique telles que Moun, akara ou Agoulou, ainsi que la présence de mots issus de langues européennes qui en disent néanmoins long sur notre histoire. Vous savez comment on disait esclavage en créole ancien ? « Lestravay ! » Ça en dit long. Cette langue c’est quelque chose qui me touche et me représente en tant que Caribéen.

Quelle est la situation aux Antilles aujourd’hui ?

Concernant la situation du créole, je dirais qu’il y a deux mouvements communs dans toute la Caraïbe : ceux qui disparaissent ou tendent à disparaître (Trinidad, Grenade ou encore celle du Venezuela), et ceux qui gagnent en reconnaissance comme le créole haitien ou le créole jamaicain qui est lui à base anglaise. Toutefois, même pour ces deux créoles le combat est encore long. D’une manière générale, l’on constate que les gens parlent de moins en moins le créole entre eux, comme c’est le cas en Martinique et en Guadeloupe, ce qui était l’inverse il y a 50 ans. Par exemple, aujourd’hui, chez les jeunes il y aura autant de personnes qui vont revendiquer cette langue que d’autres qui ne veulent pas en entendre parler. Cela est dû en partie à l’éducation, mais également à la pression exercée par la société. Aussi bien les chaînes de télévision, les stations de radio, l’école, tout est en français et le créole y est utilisé timidement. Certaines personnes s’excusent encore de le « prendre en créole » comme on dit. Il faut recréer des espaces où le créole puisse être parlé et accepté sans problème.

  • le « prendre en créole » : s’exprimer en langue créole

Tu es très actif sur les réseaux sociaux, par quoi se traduisent tes actions ?

Je suis présent sur les réseaux sociaux depuis 2012 où je défends notre histoire et notre culture. J’encourage les gens à s’exprimer en créole le plus souvent que possible et notamment à l’écrit pour qu’il le développe. Dans le groupe Facebook United States of Antilles dans lequel je fus modérateur, nous avions organisé chaque jeudi le « Jédi kréyol ». Et durant cette journée, toutes les publications du groupe devaient être en créole. Nous faisions des jeux en créole ainsi que diverses activités. À l’heure actuelle, j’ai créé un nouveau groupe en association avec une guadeloupéenne où je suis admin. Son nom est  « Akaz an-nou » et nous essayons de faire en sorte que les gens puissent y écrire en créole tous les jours. J’ai aussi lancé des vidéos sur Youtube dans lesquels j’enseigne de façon ludique à écrire en créole « Maké Kréyol OKLM »

Peux-tu revenir sur ton travail de traduction créole pour le compte de Facebook ? Et qu’est-ce qui explique cette notoriété du créole haïtien dans ce cadre ?

Du fait que j’écrive beaucoup en créole sur Facebook j’imagine que j’ai dû être repéré par leur logiciel. Ils m’ont proposé de rejoindre un groupe composé d’une centaine de traducteurs pour la plupart haïtiens. Chaque jour via une application nous devions proposer les meilleures traductions de passage et la meilleure des traductions était soumise au vote. Le créole haïtien est le créole le plus parlé avec environ 12 millions de locuteurs, qu’ils soient en Haïti, aux Etats-Unis ou en France.

C’est également une langue officielle en Haïti et une des six langues officielles de la ville de New-York. C’est aussi le seul créole présent dans Google traduction. Je peux également vous annoncer en exclusivité que j’ai traduit le site des Héritiers du rhum Madkaud en créole Martiniquais. Il s’agit du seul rhum Martiniquais qui appartient à un Afro-descendant.

Penses-tu qu’il y ait un retour du créole dans l’espace public, voire une demande de la part des entreprises ?

Pour certaines entreprises cela leur permettent d’exprimer une certaine authenticité, ça fait « local » par opposition aux entreprises qui viennent d’ailleurs et qui ne détiennent pas de culture martiniquaise. Bien que ça ne soit pas toutes les entreprises qui choisissent de s’inscrire dans le créole, il y en a comme BKB, qui a écrit son menu en créole. Néanmoins cela reste assez anecdotique, le fait de tout écrire en créole est très rare, ça se restreint le plus souvent à quelques mots.

Comment trouves-tu le suivi accordé aux lauréats de ton master ?

En comparaison aux autres filières, assez peu de choses sont mises en place. Nous n’avons pas forcément la possibilité de faire de stage ou de voyager dans la Caraïbe pour apprendre d’autres créoles. Nous sommes un peu livrés à nous-mêmes dans la mesure où ils se disent que nous irons forcément faire le CAPES (certificat d’aptitude au professorat de l’enseignement du second degré) créole à l’issue du master.

Quel est l’intérêt d’apprendre le créole au XXI-ème siècle ?

Je ne pense pas qu’apprendre les créoles soit se refermer sur soi. Si un Martiniquais apprend le créole haïtien ou ceux des Antilles néerlandaises, il s’agit toujours d’une ouverture vers d’autres cultures, même s’il s’agit de cultures caribéennes. Cela aussi c’est s’ouvrir sur le monde. Il ne faut pas penser qu’être centré sur sa culture signifie être coupé du monde. Aujourd’hui des Japonais et des Allemands viennent en Martinique apprendre le créole. Quand l’on connait sa culture on a des choses à partager avec l’autre.

Pourquoi est-il important de maintenir le créole ?

Je considère que c’est important dans la mesure où c’est notre langue. De plus, les Africains déportés qui étaient nos ancêtres ont pu créer cette langue et nous la léguer quand eux ont perdu leur langue. C’est un héritage qu’ils nous ont laissé et qui nous appartient. Je pense que chaque peuple sur terre doit conserver sa particularité. Même si aujourd’hui l’anglais est une langue internationale, il serait regrettable que toute la planète ne parle que l’anglais. Chaque jour des langues meurent. Je pense qu’il faut conserver sa singularité vis-à-vis du monde car une langue c’est une culture.

Que penses-tu des difficultés de traduction ? Dirais-tu que le créole est une langue limitée ?

La langue dans laquelle on s’exprime reflète une culture et une certaine vision du monde particulière. Par exemple, quand l’on dit « Zonbi« , en Martinique cela va plutôt se rapprocher d’un esprit pouvant prendre l’aspect d’un enfant, d’un oiseau ou même d’une boule de feu qui vous poursuit sans relâche sur la route, mais ce n’est clairement pas le même zombie que dans The Walking Dead. (Rires)

Il faut savoir que le créole est une langue très jeune – autant que le peuple martiniquais – qui est née au XVII-ème siècle dans les habitations. Elle va donc forcément avoir plus de vocabulaire dans ce que le peuple martiniquais a connu pendant tous ses siècles : à savoir les habitations, la pêche et le travail de la terre.

Le créole ne manque pas de mots pour parler du rhum qui est produit sur notre sol (ayòlò, pété-pié, sek, dékolaj, maté-nonm etc..). Là où le français se trouverait bien limité… . Néanmoins les domaines des sciences et des mathématiques sont assez nouveaux pour nous. L’instruction était interdite aux esclaves et l’école n’est obligatoire aux Antilles que depuis les années 1960.  C’est dans cette même période que nous sommes devenus français et nous avons commencé à perdre le créole alors qu’il aurait pu bénéficier de ces changements. Mais de plus en plus de textes sont publiés en créole et traitent de ces domaines notamment en Haïti. Je citerai par exemple l’excellent livre de mathématique haïtien   « Ann sèvi ak tout Entelijans Elèv ayisyen yo : yon seri Leson Matematik ak syans »  

Le mot de la fin

Il faut se former à écrire le créole, c’est comme pour toutes les langues du monde. Pour améliorer son créole, il suffit d’apprendre du vocabulaire en se basant sur les dictionnaires. Il faut également tendre l’oreille quand les anciens parlent et dépasser les barrières que l’on se met et qui font que l’on a peur de parler créole.



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