Traduction/interprétation, la carrière caribéenne d’une guadeloupéenne mondialisée

Martin Klôwè -Bordeaux

Sally Stainier est une jeune doctorante guadeloupéenne. Ayant passé la majeure partie de sa jeunesse en Catalogne elle y passe son bac au lycée français de Barcelone. Par la suite elle part étudier en tant que tenniswoman de haut niveau aux Etats-Unis à l’Université jésuite Saint-Joseph de Philadelphie où elle entamera une formation en relations internationales. Arrivée en Guadeloupe  elle découvre le pays de sa mère et la société antillaise, Puis le Rwanda, pays de son grand-père où elle tachera de « gommer l’exil ». Naviguant entre ses diverses cultures Sally se décrit comme une jeune femme déterminée, organisée, passionnée et originale malgré elle.  Aujourd’hui doctorante en sciences politique à l’Université des Antilles sur le Campus de Fouillole, elle revient avec nous sur ses travaux sur les politiques linguistiques dans le contexte guadeloupéen ainsi que sur son activité d’interprète-traductrice dans la Caraïbe. 


Question/réponse 

Scolarité

Pourquoi étudier aux Etats-Unis et pourquoi le domaine des relations internationales ? 

Il y avait plusieurs déterminants. Il s’agissait d’abord du pays où mon père avait fait ses études et d’une certaine façon j’ai toujours eu cette idée de partir là-bas étudier. C’était comme un parcours initiatique. En plus de cela, je ne me sentais pas non plus à ma place en Europe et j’avais le sentiment que si aux Etats-Unis ça avait fonctionné pour mon père ça marcherait pour moi. 

Les relations internationales sont venues de la réflexion que j’ai eue durant mes deux années sabbatiques pour des raisons de santé. Je me suis toujours intéressée à ce qui était diplomatie et aux sciences politiques en général. C’était selon moi, probablement, le meilleur cursus étant donné qu’il était pluridisciplinaire.

Peut-être nous donner une idée de la vie universitaire aux Etats-Unis et ton ressenti ? 

C’était une université jésuite, privée et par conséquent très onéreuse, les frais d’inscription étaient de l’ordre de 42 000 dollars l’année approximativement. C’est une université essentiellement blanche, avec des étudiants de classe moyenne haute voire très riche et qui est située entre les quartiers les plus riches (blancs) et les plus pauvres (noirs) de Philadelphie. 


Le clivage entre les étudiants blancs provenant des mêmes états et les autres (noirs, latinos, internationaux) était très fort. Le coût de la vie était semblable à la région parisienne avec des collocations à 400 dollars la chambre. J’ai pu circuler dans tous les cercles et c’est là que j’ai trouvé ma place, aux Etats-Unis, où je me suis rapprochée des Antilles via les diasporas haïtienne et jamaïcaine.


Au niveau scolaire, j’ai rencontré des professeurs qui ont changé ma vie et l’enseignement était très riche. L’histoire, l’économie et la science politique étaient mes majeures, cela permettait d’avoir une double spécialisation.

Il y avait le tronc commun typique de l’université qui comportait de la théologie. Dans mon cas, j’ai par exemple eu pour enseignante une ancienne nonne camerounaise qui préparait son doctorat. J’ai aussi eu des cours sur tous types de religions, dont les syncrétismes caribéens aux influences Yoruba. 

La Guadeloupe

Tu quittes les Etats-Unis pour la Guadeloupe, comment était alors ton rapport à l’île ?

Ma seule expérience de la Guadeloupe était remontée à quand j’y étais venue quand j’avais 18 ans. J’ai beaucoup aimé y venir, c’était la première fois que je faisais partie du paysage. Néanmoins ça a était difficile culturellement, pour moi qui ai grandi en Espagne, de me retrouver dans un endroit où j’étais “fliquée », du haut de mes 21 ans, par la famille. Je n’avais jamais été confrontée à ça.  Ce n’était pas évident non plus en matière de colorisme, je n’étais plus Sally j’étais chabine ! J’ai dû apprendre à gérer ma position en tant que femme dans la société antillaise en devant gérer le harcèlement sexuel ordinaire au boulot ou en-dehors. 
Au niveau professionnel il a été simple de faire du réseau et des opportunités se sont présentées à moi du fait que les gens m’aient vu travailler.

En bémol… 

Si des opportunités sont données aux jeunes, on les dégoûte très vite aussi. Ça va du fait de ne pas être payé en temps et en heure, être exploité pour un oui ou un non ou encore être confronté à une gestion des ressources humaines moyenâgeuse en plus des harcèlements de tous types. J’ai vraiment ce sentiment que l’on se complaît dans, « c’est nous, ah oui c’est la Guadeloupe », c’est le « I bon konsa ». C’est une chose que je supporte assez mal après être revenue du Rwanda où j’ai pu voir ce qui avait été fait depuis la guerre. Je me dis que nous n’avons pas le droit de dire « I bon konsa » aux Antilles, c’est criminel. 


Thèse sur les politiques linguistiques

Comment en es-tu arrivée aux langues ? 

Je souhaitais valider une licence en ne perdant pas mes deux années déjà effectuées aux Etats-Unis, même si je voyais cela comme de la triche à l’époque – je parlais 5 langues en plus du français (espagnol, catalan, italien, allemand, anglais). Je travaillais en même temps en tant qu’assistante juridique, poste que j’ai eu au culot, et assistante pédagogique. J’étais très précaire financièrement.


Kamembe, au bord du lac Kivu

C’est mon entrée en Master de Sciences de la société qui m’a conduit à faire de la recherche sur le terrain. J’ai choisi d’aller au Rwanda étudier les politiques linguistiques parce que c’était un pays dont je rêvais, le mien, celui de mon père et de mon grand-père.

Comment cela s’est-il passé pour partir au Rwanda ? 

Le VISA a été simple à obtenir même s’il s’agissait d’un visa de touriste. Expliquer aux autorités que je venais faire de la recherche aurait pu être compliqué. Je ne m’attendais pas à m’y reconnaître et à ce qu’on me reconnaisse aussi.

Rencontre avec un cousin présumé de mon grand père dans son village de naissance, Nyamirundi

Je suis allée jusqu’à retrouver le village d’origine de mon grand-père. Je me suis dit que je l’avais ramené. J’ai la chose que lui qui avait été déporté petit, n’a pas pu faire de son vivant. J’ai eu le sentiment que chacun des pas que je faisais que ce soit aux Etats-Unis en Guadeloupe ou au Rwanda cherchait à gommer l’exil.

Tu décides de faire ton doctorat en linguistique sur le sujet des politiques linguistiques et du cas du créole guadeloupéen. Qu’est-ce qui a motivé ton choix ? 

Mon choix de thèse remonte à mon expérience en Catalogne qui m’a permis de comprendre à quel point la question de la langue était un enjeu politique. Je trouvais géniale que ma petite sœur puisse parler aussi bien l’espagnol que le catalan et j’ai moi-même embrassé cette idée d’autonomie politique par la langue.  En tant qu’assistante linguistique en Guadeloupe, face à une classe d’élèves, je leur ai demandé quelles langues ils parlaient et ils m’ont répondu “Ouais, je parle français » ou encore « (le créole) Ça, ça ne compte pas ». Ça a été un choc pour moi, c’est là que j’ai commencé à réfléchir à tout ce que ça impliquait. Je me suis dit qu’il était dramatique de se rendre compte que dans leurs paroles il manquait des parts d’eux-mêmes et que cela était le fruit d’une structure.

Comment ressent-on ce manque selon toi ? 

Les mécanismes qui affectent nos pratiques linguistiques sont pour la plupart subtils. Les gens vont ressentir des pressions, quand ils vont parler, quand ils n’auront pas la bonne prononciation par rapport à la langue dominante. Ça touche presque à l’intime. D’un autre côté il y a des mécanismes qui ont été intériorisés, du genre « Pourquoi parler le créole ? Ce n’est pas une langue suffisamment parlée, ce n’est pas une belle langue “ etc. Est-ce qu’une personne qui n’est pas exposée aux hiérarchies utilitaristes va se dire que sa langue n’est pas belle ? Non, parce que c’est sa réalité, il ne la remet pas en question. 

Pourquoi avoir axé tes travaux sur le champ de la science politique ? 

C’était parce que l’essentiel des travaux qui portent sur la situation linguistique de la Guadeloupe et de la Martinique sont principalement dans le champ de la sociolinguistique et jamais du point de vue de la science politique. Je souhaitais également réintroduire l’aspect éminemment politique de la langue dans mes travaux. 


Traduction/interprétariat

Comment en es-tu arrivée à faire de la traduction/interprétariat professionnel au niveau caribéen ? 

J’y ai été confrontée par l’une des plus grandes interprètes du milieu, Annick Benjamin, qui m’a formée. Elle m’a placée sur des tables rondes, des conférences ; au début c’est « flippant » mais je le vois maintenant comme un sport de combat avec des montées d’adrénaline, beaucoup de concentration et de préparation. J’y retrouve la même sensation que dans le sport de haut niveau. 


COPACO 2016, Guadeloupe

Les deux premières années j’étais sur des conférences d’ordre culturel puis au fur et à mesure, quand j’ai monté ma structure, Ururimi[1]  (“langue” en kinyarwanda), j’avais une meilleure vision de ce que je pouvais et voulais faire. Je travaille beaucoup avec des agences de com’ en traduction dans tout ce qui est marketing et de éditorial. Et en interprétariat c’est davantage des rencontres politiques.

Qu’aimes-tu dans ce métier ?

Il y a plusieurs types d’interprétariat : l’interprétariat de conférence, l’interprétariat de liaison et l’interprétariat consécutif qui est la forme la plus aboutie d’interprétariat, où l’on a à traduire des morceaux de discours après le speaker.
Ce qui est génial, c’est cette connexion qui s’établie avec l’orateur, tu vis vraiment l’instant et tu deviens sa voix, tu veux porter son message. Mais l’interprétariat demeure avant tout un moyen de me financer et de préserver mon indépendance vis à vis des institutions.



Projet dans la Caraïbe

Ton projet de structure dans la caraïbe ? 

LUKKAIIRI , adaptation graphique de l’arawak qui signifie « les Hommes des îles », c’est une structure familiale au sein de laquelle chaque membre est actionnaire. A l’origine il s’agissait de promouvoir le nautisme dans la Caraïbe. L’idée est de reprendre cette philosophie amérindienne et de ne pas voir les îles comme des fragments mais plutôt comme des morceaux d’une même toile dont la mer ne serait que le fond. L’une des problématiques de la Caraïbe est le fait d’être peinte comme un espace fragmenté, morcelé et donc forcément divisé. Nous pensons que c’est une question de posture et nous voulons dire qu’il s’agit au contraire d’un ensemble. 

Outre la partie nautique, il y a l’idée de promouvoir la Caraïbe en diaspora au sens archipélique glissantien. La promouvoir à partir de ces gens, des personnes qui produisent des contenus, des images, des sons et une présence afin qu’ils puissent s’exporter dans l’espace et à l’extérieur en promouvant une image qui est la leur et non celle qu’on leur impose. Il s’agit de transcender les grilles de lecture habituelles.
Donc il y aura un média qui je l’espère débouchera sur une maison d’édition voire, de production. Et également sur l’organisation d’événements multidisciplinaires et enfin, la promotion de produits. 

Le mot de la fin 

Je pense que si on veut faire quelque chose, il faut arriver à trouver le juste équilibre entre ce que l’on renvoie à l’extérieur et ce que l’on ressent. Ne pas laisser d’autres nous mettre dans des cases et prendre pour argent comptant ce qui est dit de nous. Cela tout en étant ouvert, tout en sortant de sa zone de confort et en prenant des risques – il s’agit d’approfondir ce que l’on croit connaitre. Et plus simplement, être exigent et rigoureux avec soi-même.

Au niveau des Antilles, j’aimerais que l’on arrive à faire la part des choses en tant que communauté. Il n’est pas question de nier le passé, mais tu ne peux pas attendre de celui qui t’oppresse qu’il arrange tes affaires. C’est trop facile de toujours regarder ce qui manque, ça ne correspond pas à ma mentalité.




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