Patwa- La langue créole de la Jamaique


Russell Green – Kingston (Traduit par Martin Cloé)

C ‘est le feutre qu’utilisent les jamaïcains pour colorer leur vie. C’est l’essence de tous les morceaux de Dancehall. C’est le son qui rappelle la maison à chaque jamaïcain qui vit ailleurs. C’est le créole jamaïcain, couramment appelé Patwa.


Le patwa a vu le jour il y a un peu plus de 300 ans, sur les plantations britanniques dans leur plus grand territoire insulaire, la Jamaïque. Tout comme les autres langues créoles caribéennes, le patwa naît de la nécessité de communication des africains esclavagisés avec leurs oppresseurs britanniques. Incapables d’assimiler clairement l’anglais, les esclaves noirs parlaient une version réduite et simplifiée de l’anglais. C’était une version qui omettait certains traits de l’anglais en y rajoutant des éléments qui leur étaient propres.

Le patwa a également intégré des éléments des langues d’origines des esclaves comme le twi et le yoruba, qui ont influencé son vocabulaire, sa grammaire et sa phonologie. Compte tenu de la durée de l’esclavage en Jamaïque, de l’afflux constant d’esclaves provenant de diverses parties de l’Afrique de l’Ouest et du taux élevé de fertilité parmi les esclaves, le Patwa s’est développé et s’est épanoui comme langue créole. Il est donc naturellement devenu la langue maternelle de la nouvelle génération d’esclaves qui sont nés sur l’île. Nous ne pouvons qu’imaginer comment sonnait cette version du patwa, mais nous pouvons déduire qu’elle ressemblait peut-être davantage aux langues de ces africains réduits en esclavage.

Les conduites à l’égard du patwa

Bien que le patwa soit devenu également la langue de certains maîtres d’esclaves « créolisés » (blancs nés en Jamaïque), cette langue n’a jamais vraiment été considérée comme une langue en soi. Il ne s’agissait alors que d’une forme biaisée ou contaminée de l’anglais, langue que les Noirs, supposément primitifs, ne pouvaient maîtriser.

Saut à l’indépendance du pays
(6 août 1962). Le patwa demeure proscrit, bien qu’il soit libéré aux moments de joie, de chagrin ou encore des rires et de colère. Étant une langue aussi expressive que la plupart des langues créoles, il devient la langue idéale pour l’art. Par le Patwa, la musique et la littérature jamaïcaine ont progressivement laissé une trace indélébile sur la scène internationale.  En outre, le patwa à cette époque résonnait dans le cœur de beaucoup de jamaïcains et même dans celui de ceux qui ont décidément érigé une façade de rejet concernant la langue.

C’est pour cette raison que le patwa a davantage prédominé sur le plan culturel : que ce soit lors d’événements culturels , de festivals ou encore dans la musique, la danse ou encore dans la manière dont nous exprimons notre « jamaïcainité » généralement. En matière de la production culturelle, le créole est devenu l’huile dans les rouages de la machine touristique. Néanmoins le patwa demeura relégué aux divertissements, notamment par son bannissement des secteurs de l’éducation et des services sociaux et du gouvernement, car on le considère comme impropre, un mauvais anglais.

Aujourd’hui

Bien que le patwa n’ait pas acquis de statut officiel et qu’il demeure négligé par certains, sa reconnaissance a indubitablement progressé et son utilisation dans la sphère publique n’est pas passée inaperçue. Les grandes bannières et panneaux publicitaires vantant les mérites des biens et des services locaux ou étrangers utilisent des slogans en patwa. Dans la vie publique, les politiciens prononcent désormais ouvertement des discours au Parlement et au grand public pour partie ou entièrement en patwa. Les publicités télévisées et radiophoniques présentent maintenant des sketches ou des débats en patwa. Pourtant, beaucoup ne le considèrent toujours pas comme valable pour un usage officiel comme dans les offices publiques, les hôpitaux, les administrations fiscales ou dans les écoles.  En dépit du fait que le patwa est effectivement parlé dans ces contextes. Néanmoins, pour beaucoup il ne devrait être relégué qu’à l’expression orale parce que, disent-ils, c’est une langue « parlée ». Ceci, malgré le fait que nous envoyons des sms en patwa de manière quotidienne. Il semble donc que le patwa demeure marginalisé même si nous l’utilisons pour tout faire.

Malgré une telle opposition, il serait inexact de dire que tout le monde ressent la même chose. Certaines personnes sont très fières de leur langue et voudraient pouvoir l’utiliser lorsqu’ils se rendent dans les bureaux du gouvernement et les restaurants . D’autres aimeraient que leur langue soit enseignée dans les écoles par fierté, tandis que d’autres encore rêvent d’un système d’éducation qui incorpore le patwa et permet aux élèves de saisir des concepts dans leur langue maternelle.
Il y a sans aucun doute des progrès. En effet, il y a encore (et il y aura toujours) des gens qui considèrent le patwa comme la langue de l’esclavage, celle des non instruits, la langue du ghetto et des indésirables, mais une chose est certaine : Patwa naa go no we! (Le Patwa est ici pour durer!)

Le patwa avance lentement dans un train en marche

Il y aura du progrès, mais il arrive par un train délabré qui avance de façon léthargique. Beaucoup de jamaïcains prennent le train en marche lorsque le patwa apporte la gloire à leur pays. Quand il gagne des prix internationaux grâce au reggae. Quand les tap-a-tap* chanteurs américains comme Beyoncé et Drake s’approprient leur langue. Quand le patwa attire des touristes qui voudraient l’apprendre, ou qu’il devient la langue populaire d’une ville européenne cosmopolite. Ce n’est que quand les étrangers viennent nous informer de notre beauté que nous y croyons, pour ainsi dire. Pour le dire autrement, nous cherchons une réflexion dans un miroir défigurant, un miroir brisé par la colonisation. Une réflexion qui peint le Patwa comme une affreuse corruption digne de suppression.

Ainsi, le train du Patwa avance lentement mais il bouge tout de même. Quelques linguistes caribéens comme les professeurs Hubert Devonish et Dr Michelle Kennedy de l’University of the West Indies ont largement contribué aux recherches sur la langue jamaïcaine. Devonish avait, de plus, mis en place une expérience d’éducation bilingue (anglais-patwa) dans une école jamaïcaine. Cette expérience a produit des résultats favorables. Les étudiants qui participaient au modèle ont vu leurs résultats scolaires augmenter en comparaison avec leurs camarades qui n’y avaient pas participé. D’autres linguistes fascinés par le créole jamaïcain ont contribué à la création d’un système orthographique standardisé (Cassidy et LePage). Pourtant, nous n’utilisons presque pas ce système pour communiquer tous les jours, parce que chacun croit qu’il y a du sens à écrire la langue de la façon qu’il estime correcte. C’est dommage car ceux qui pensent ainsi ne se rendent pas compte qu’ils alourdissent le train au lieu de le pousser en avant. En tout cas, le changement, ça prend du temps. Avec un peu de chance, un jour nous pourrons fièrement proclamer : « On parle le patwa ici ». On ne pensera plus du tout que le fruit de la résilience et l’ingéniosité de nos ancêtres soit inférieure ou chaka-chaka*.


*tap-a-tap – le meilleur, très connu

*chaka-chaka – désordonné et désagréable

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