Alexane Ozier-Lafontaine, une militante martiniquaise

Alexane Ozier-Lafontaine est une militante martiniquaise de 19 ans. Au lycée la jeune femme s’est fait connaitre pour son action en faveur du retrait des textes de Victor Hugo de l’enseignement public. L’auteur français ayant été favorable à des thèses colonialistes et raciste elle refusa d’ailleurs de passer les épreuves qui comportaient ses écrits. Aujourd’hui étudiante en acting  en Angleterre, la jeune femme poursuit son engagement militant sur les réseaux sociaux et lors de ses passages sur l’île.

Entretien réalisé par Martin CLOE et Gabrielle BUDDOO


Questions/Réponses

(Martin) Pourquoi as-tu décidé de t’engager pour une cause et quel est ton objectif ? 

 Depuis toute petite j’ai ce désir de me battre contre les injustices que je vois autour de moi. Pour la cause martiniquaise, et l’antiracisme de manière plus large, j’ai d’abord été sensibilisée à certaines problématiques par ma mère. Ensuite c’est grâce à internet, puis par des livres que j’ai pu connaitre un grand nombre de concept, que j’ai pu en apprendre plus sur notre histoire. Je me suis également rapprochée de militants et d’historiens martiniquais tels que Gilbert Pagot et Garsin Malsa.

Alexane posant avec Garcin Malsa et Mélanie Saint-Albin

 En Martinique je fais partie du Mouvement international pour les réparations (MIR) qui existe depuis une vingtaine d’années. Il faut savoir que jusqu’avant le 21 mai 2001 Christiane Taubira a réussi à faire passer une  loi tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité dite loi Taubira. Par rapport à cela le MIR a été créé et chaque année le MIR organise des marches 10 jours avant le jour de l’abolition le 22 mai. Cette association a porté plainte contre l’Etat français pour crime contre l’humanité. 

Je fais aussi partie de l’association féministe Culture-Egalité qui d’un point de vue caribéen rend hommage à des résistantes, à des femmes amérindiennes, à celles qui ont lutté contre l’esclavage et même celles qui se sont battues pour notre émancipation. Nous cherchons à les faire connaitre de la population et à ne pas les oublier. 

 Pourquoi la question des réparations envers les descendants d’africains esclavagisés te semble-t-elle toujours importante aujourd’hui ? 

Pour commencer il existe plusieurs types de réparations, elles peuvent être financières. La disparité financière en Martinique est fortement liée à l’esclavage ainsi que les rôles sociaux. Les colons s’étant déjà enrichis avec l’esclavage à l’abolition et leurs descendants, ces esclavagistes, ont été indemnisés à la différence des esclaves. Ceux-ci n’ont pas été indemnisés, ils ne sont pas devenus propriétaires de terres, des lois ont mêmes été créées pour les forcer à rester vivre sur les leurs Habitations , là où ils se faisaient exploiter. Cela a créé une forme de pauvreté chez les personnes noires en Martinique encore très visible aujourd’hui.

Les réparations sont importantes dans tous les lieux qui ont connu l’esclavage parce que les personnes précarisées le sont très souvent pour cette raison. Il y a des noirs qui ont réussi à s’enrichir et à obtenir un patrimoine sur les terres qui ont contenu l’esclavage, mais la tâche a été rendu très difficile par toutes les lois post-abolition. Il y a aussi des problèmes médicaux (des maladies physiques et mentales) liés à l’esclavage qui devraient être pris en charge dans le cadre de réparations.

Notre vision du monde même reste basée sur des concepts esclavagistes notamment le colorisme qui découle du racisme et qui est très présent en Martinique. Être foncé de peau signifiait pour nos grands-parents, et encore de nos jours dans certaines familles, être un Africain, (Ce qui montre que nous ne sommes pas en accord avec nous-même et notre passé.) être pauvre, ne pas être mariable.

Pourrais-tu revenir sur la manifestation sur la plage du Club Med à laquelle tu as participé ? 

Cela faisait longtemps que je voulais parler de ce problème. En septembre 2019 je me suis faite agressée par un vigile du Club Med qui voulait que je sorte d’en dessous une paillote. Or je n’avais rien posé sur la paillote, je profitais juste de l’ombre. Ce qui n’est pas interdit par la loi. Il voulait en venir aux mains avec moi et ma maman. Ce jour-là j’ai remarqué que le Club Med avait aussi mis de très nombreux panneaux divulguant de fausses informations comme “il est interdit d’accrocher un hamac a un cocotier” alors qu’encore une fois, ce n’est pas interdit par la loi. Je pense que tout cela est fait pour empêcher les Martiniquais(e)s de fréquenter cette partie de la plage, qui est censée appartenir à tout le monde.

J’ai voulu alerter à propos de cette situation.  J’ai rencontré quelqu’un ayant déjà eu des problèmes avec l’hôtel par le passé. Il m’a parlé de choses illégales que faisait l’hôtel au niveau du ponton. Par exemple à chaque fois que l’on essaie de se rendre dessus des vigiles nous en empêchent persuadant tout le monde qu’il s’agit du « ponton du Club Med ». Or, ce n’est pas le cas. La préfecture a accordé à l’hôtel une AOC (Autorisation d’occupation temporaire). Cette AOC stipule que le Club Med a le devoir de laisser les gens circuler librement, ainsi que le devoir d’afficher cette autorisation de circuler sur les lieux. Cette autorisation a été affichée après ma vidéo sur un tout petit panneaux sur lequel il n’est pas écrit en toute lettres que le ponton est libre d’accès. Ce n’est pas illégal, mais ça montre bien une volonté d’empêcher la présence de “locaux” sur les lieux.

Quelques jours plus tard je suis retournée là-bas de nuit avec des amis. Et comme on s’y attendait un vigile a voulu nous empêcher de nous rendre sur la plage en nous demandant “vous allez où ? C’est le Club Med ici” sur un ton très agacé. Nous l’avons contourné et il a appelé son patron et ses collègues. Les tons sont légèrement montés car on essayait de discuter avec le directeur des agents de sécurité des choses illégales que le Club Med faisait, mais celui-ci refusait de répondre. Il a appelé des gendarmes, qui se sont déplacés à 2 h du matin. Mes amis et moi avons discuté avec les gendarmes, qui semblaient être d’accord avec ce que nous faisions. Ils nous ont dit qu’ils ne peuvent rien faire contre l’hôtel, que c’est à la préfecture qu’il faut s’adresser et qu’on sait tous “comment ça se passe” à la préfecture.

Par exemple sur la thématique du chlordécone plusieurs propositions ont été soumises à la préfecture, qui les ignore depuis plusieurs années maintenant.

Qu’as-tu pensé des évènements qui se sont produits devant le Palais de Justice de Fort de France le 13 janvier ? 

Habituellement on n’empêche pas des personnes d’assister aux procès qui se déroulent au palais de justice. L’audience était publique. Les forces de l’ordre ont donc contourné la loi en empêchant les manifestants d’y assister. Ces manifestant avaient prévu de faire un sitting dans la cour, de jouer du tambour et de faire des prises de paroles. Quand ils sont arrivés ils ont fait face à des gendarmes qui avaient déjà prévu de nombreux stocks de lacrymogène. Ils ont bloqué l’accès à la cour. Ils ont même bloqué l’accès aux témoins, et aux filles de Charly, l’un des “7 d’Océanis”. Les gendarmes ont blessé beaucoup de gens ce jours-là. Ils ont fait des choses illégales, comme viser les têtes des manifestants. Ils étaient très violents.

Que penses-tu des commentaires qu’ont entrainé ces heurts, notamment ceux de Guillaume de Reynal voire ceux des animateurs du Squat ? 

Je pense qu’ils faut que les gens se renseignent avant de commenter un événement. Ça arrive à tout le monde, à l’ère de l’information rapide de partager et de commenter sans vraiment savoir ce qu’il sait passé. C’est le cas de Guillaume de Reynal, qui a déclaré que les manifestants étaient “armés” alors que les manifestant n’avaient que des pancartes et des discours.

La violence est-elle un mode d’action légitime au même titre qu’un sitting par exemple ? 

Je ne pense pas qu’il faille blesser des personnes humaines mais casser du matériel est parfois la seule solution pour se faire entendre. Surtout dans le cas des barrières/ maison placées sur les 50 pas géométriques après que cette loi avait été instaurée, et sachant que des associations comme l’ASSAUPAMAR (Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Martiniquais) dénoncent ce genre de situations depuis longtemps sans obtenir de résultats alors oui, je pense que c’est nécessaire. Si nous nous étions plus battus pour empêcher la construction du centre commercial Génipa sur une mangrove, cet habitat de la faune et de la flore Martiniquaise aurait été préservé.

Quel est ton avis sur la question du chlordécone et des barrages de magasins du groupe GBH ? Pourquoi viser ce groupe en particulier ? 

Le groupe Lagarrigue distribuait le chlordécone en Martinique, son vice-président était Yves Hayot. On vise le groupe GBH (Groupe Bernard Hayot) en raison de son hégémonie illégale. Bernard Hayot n’aurait pas pu être aussi riche et n’aurait probablement pas pu développer ses entreprises si au départ il n’avait pas reçu un héritage (monétaire mais aussi réseau et contacts) découlant de l’esclavage. Car la famille Hayot en Martinique s’est premièrement enrichie en esclavagisant des humains. De plus, GBH détient un pourcentage des grandes surfaces de l’île supérieur à la limite autorisé par la loi Française.

Ce sont les magasins comme Carrefour qui tirent le plus de profit du chlordécone en vendant des produits beaucoup plus chers qu’en France, et de ce fait en faisant augmenter de manière générale le coût de la vie sur l’île. Nous avons aussi bloqué un des magasins du groupe Lagarrigue. Concernant le chlordécone, j’ai participé à une marche en avril 2018 qui se terminait à la préfecture. On devait rencontrer le Préfet mais force est de constater que la très grande partie de ces revendications n’ont pas été mises en application. Un groupement d’associations martiniquaises a remis une liste de recommandations en 52 points concernant la chlordécone. Quatre mois plus tard j’ai pu parler au Délégué des Outre-mer de Macron et la seule chose qu’il a dit pouvoir faire était envoyer un email au préfet, avec la liste qu’il avait surement déjà vu. Cet homme, Stanislas Cazelles, est maintenant préfet de Martinique.

(Gabrielle)

Existe-il une différence entre ton identité antillaise et identité de France hexagonale ? Certaines personnes appellent la Martinique, la « France des caraïbes ». 

Nous avons deux cultures différentes. La Martinique et la France sont deux territoires extrêmement éloignés. En plus du fait que l’un a colonisé l’autre.  
Culturellement parlant bien qu’il y ait un travail d’aliénation qui soit entrepris depuis des centaines d’années le fait est que jusqu’en 2020 la différence reste importante. Nous sommes deux peuples différents. Les français le voient, nous n’avons pas la même façon de vivre, nous avons une langue qui n’est pas présente en France. La France est un pays occidental, la Martinique s’occidentalise de plus en plus mais on peut encore voir des grandes différences de mode de vie et de consommation. Nous avons un rapport à la terre encore fort, surtout chez les anciens. Ce rapport a la terre est plus rependu qu’en France, qui est pourtant un pays a forte production agricole. En Martinique, il est plus commun d’avoir son propre jardin, de se soigner avec des plantes. Même quand on habite en ville. La manière de se nourrir est différente.

Les arts martiniquais se démarquent clairement des arts Européens. Le folklore Martiniquais, les inspirations des artistes sont très souvent tirés de nos paysages, ou du folklore des différents pays dont nous venons, qui sont pour la majorité situés en Afrique.

Quel est ton point de vue à propos du concept de ‘lightskin privilege » (le privilège de la peaux claire) ? Comment cela se manifeste-il ? 

Les femmes noires à la peau claire en Martinique sont mieux traitées de par leur couleur de peau, elles représentent souvent un idéal de beauté et de cela découlent plusieurs privilèges. Nous sommes généralement vu comme plus « fragiles » par la gente masculine, donc comme plus « féminines ». Le travail, surtout dans des milieux comme le cinéma ou l’entertainment vient à nous beaucoup plus facilement. On est souvent assimilées à la bourgeoisie ce qui entraîne un traitement de faveur de la part de beaucoup de personnes.

Peux-tu me donner une idée de la relation qu’il existe entre les femmes et la sexualité en Martinique ? La société est-elle conservatrice de ce point de vue ? 

La société Martiniquaise reste conservatrice vis-à-vis des femmes.
Bien qu’elles représentent le pilier de la plupart des familles de l’ile, leur comportement reste encore dicté selon les valeurs chrétiennes, qui s’appliquent plus à elles qu’aux hommes comme dans la plupart des peuples Afro-Américains devenus chrétiens.
Une amie me racontait que pour se rendre à l’église ses parents lui disaient de ne pas s’habiller de manière à « exciter les hommes à l’église ». Les filles comme dans beaucoup d’autres endroit ont moins de liberté quant à leurs sorties et aux horaires de leurs sorties, et s’il leur arrive quelque chose il y aura toujours quelqu’un pour dire « c’est de sa faute, qu’est-ce qu’elle faisait dehors à cette heure-là habillée comme ça ? »

L’homophobie est très présente en Martinique mais les lesbiennes « masculines » sont beaucoup mieux vues que les hommes gays par exemple car elles ont un comportement « viril » qui tend à être valorisé. On peut aussi dire qu’être une « fille bien » dans le vocabulaire Martiniquais reste encore assez lié à la vie sexuelle d’une femme, à sa manière de s’habiller, de bouger, son nombre de partenaires sexuels.

Le mot de la fin 

Je pense qu’il est important que nous nous réappropriions l’histoire précoloniale de l’Afrique, car notre histoire n’a pas commencé avec l’esclavage. L’esclavage en était juste une interruption. Nous réapproprier les modes de vie, la spiritualité, toutes ces choses qui font partie de notre héritage mais qui dorment en nous. Nous devons aussi garder espoir en notre avenir. Il y a beaucoup d’entrepreneurs/entrepreneuses en Martinique, des jeunes qui font rayonner notre savoir-faire et notre culture. Il faut les soutenir et les faire connaitre. Se concentrer sur les belles initiatives et valoriser nos forces vives est aussi un moyen de lutter contre le colonialisme. Et surtout :

Ne pas avoir peur ; peur d’apporter sa pierre à l’édifice, de créer, d’être à l’origine d’un mouvement, de se lever contre les injustices dans notre pays, ou de croire en soi.

Sé grèn diri ka plen sak diri !

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