Terri-Karelle Reid, le parcours d’une personnalité médiatique jamaïcaine

Martin Klôwè et Gabrielle Buddoo – Bordeaux

Visage connu sur les écrans jamaïcaines Terri Karelle Reid est la présentatrice de l’émission Digicel Raising Start, concours de talent de l’opérateur Digicel et de TV Jamaica. Issue d’une formation de vétérinaire qu’elle a obtenu après plusieurs années à Cuba, en 2005 la jeune femme devient Miss Jamaica World et entame sa carrière dans les médias. Elle revient avec nous sur son parcours, les réalités du milieu médiatique ainsi que sur sa condition de femme et de mère entant que personnalité publique.


I. Cuba

Peux-tu revenir sur tes années d’étude à Cuba ainsi que sur le processus qui t’a conduit à y aller ?

Du plus loin que je me souvienne j’ai toujours voulu être vétérinaire, néanmoins même si j’avais de bons résultats je ne pouvais pas  payer mes études en Jamaïque. Cuba est apparu comme l’opportunité que j’attendais dans la mesure où  grâce aux bonnes relations entretenues avec la Jamaïque j’obtiendrai une bourse complète, à l’issue d’une entrevue. Le système scolaire cubain a toujours eu une très bonne réputation et particulièrement en médecine donc pour moi c’était doublement intéressant. Quand on visite Cuba en tant que touriste on n’a pas accès au vrai Cuba. Au début nous avions dû nous adapter à la barrière de la langue et au mode de vie. Il y avait notamment le fait de ne pouvoir utiliser l’électricité et l’eau  à merci.

Certains étudiants du programme n’ont pas pu s’y adapter et sont partis dès la première semaine. Ceux qui restaient  -comme nous- étaient déterminés à accomplir leur rêve. Il fallait avoir la bonne attitude, pour moi cela a été vraiment super, j’ai appris l’espagnol, la salsa et leur culture. Au niveau éducatif les professeurs étaient très bons, l’application pratique des enseignements se fait très tôt, il n’y a pas que de la théorie. Dès ma première année je soignais des animaux. Je dois également rajouter que là-bas du fait que tout le monde soit égal il n’y a pas de hiérarchie entre docteur et infirmière au sein des hôpitaux.

En tant que jamaïcaine noire as-tu ressenti le poids du colorisme à Cuba ?

Même si je n’ai pas eu à le vivre personnellement c’était quelque chose d’évident. La société est encore beaucoup marquée par le racisme et le colorisme. Plus le teint de peau est clair plus une personne sera perçue comme intelligente et désirable. Par exemple même si je me décrivais en classe comme une négra (négresse, noire) mes camarades insistaient toujours pour me décrire comme une mulata (mulâtresse, métisse) du fait de la texture de mes cheveux et de mon teint de peau. Cela est plus criant au nord et au centre de Cuba parce qu’au sud la population est davantage foncée de peau, notamment en raison  des migrations des jamaïcains. On pouvait être insulté et moqué à propos de notre couleur de peau, ce qui était accepté comme une norme culturelle.

Venant d’un pays où l’on se considère volontiers caribéen, penses-tu  pouvoir considéré Cuba comme un pays caribéen ?

Au-delà de la langue et de la tendance qu’il y existe de se considérer culturellement comme latino-américains je les vois comme des caribéens. C’est un pays très familier pour les caribéens, les cubains vous invitent chez eux pour  boire un verre , manger, ils font la fête et tout le monde s’amuse. Ce sont des choses très similaires à ce que l’on retrouve ailleurs dans la région. Pour moi ce sont des membres de la famille, il font partie de la Caraïbe.


II. Carrière actuelle d’influenceuse et de personnalité médiatique

De retour en Jamaïque diplôme en poche pourquoi n’as- tu pas poursuivi sur cette voie et quelles raisons t’ont poussé vers la sphère médiatique ?

Quand je suis rentrée de Cuba en 2007 et que je me suis présentée au « Vet bord » (Chambre des vétérinaire) ils m’ont répondu qu’ils n’accréditaient pas les vétérinaires ayant étudié à Cuba et qu’il me faudrait faire une année d’étude supplémentaire trop coûteuse à Trinidad et Tobago ou en Alabama. Puis peu à peu on m’a suggéré de me reconvertir dans les médias. C’est à ce moment que je suis devenue la présentatrice de Digicel Rising Stars (une émission tv très appréciée en Jamaïque). C’est ce qui m’a vraiment lancé, à la suite de ça j’ai présenté diverses émissions et parrainé des évènements.

Penses-tu qu’avoir gagné Miss Jamaica World à participer à cimenter ta carrière dans ce domaine ?

Je pense que l’on peut dire ça dans la mesure où cela m’a permis d’incarner le pays sur la scène internationale, j’étais assez représentative. Quand je suis rentrée j’ai beaucoup travaillé, j’ai fait des interviews etc.

Qu’est-ce que  Digicel Rising Star ? Comment a été ton expérience en tant que présentatrice de cette émission ?

C’est l’équivalent jamaïcain d’America idols (La France a un incroyable talent). Il s’agit de mettre en lumière des gens talentueux mais méconnus, c’est un « talentshow ». Mon rôle est d’être le visage du programme, je rassure les candidats qui passent devant le public. Je fais aussi office de passerelle entre eux et le jury. Je fais ce show durant trois mois chaque année.

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Peu importe à quel point les gens me considèrent comme une personnalité médiatique, je ne suis pas extravagante , je traite les gens de manière égale et je suis assez réservée. Même en restant une personnalité publique je fais une distinction avec ma vie privée ; ouvre-t-on la porte de sa maison à tout le monde ? Quand les gens le voient et le comprennent tout va bien. Je parviens également à faire la part des choses en réservant du temps à ma fille ou encore en l’intégrant à mes activités. Etre mère ne m’a jamais empêché de faire mon travail.

Penses-tu qu’il y ait une forme de censure au sein des médias jamaïcains ?

Pas vraiment, je dirais même que la Jamaïque doit occuper l’un des rangs les plus élevés en matière de liberté d’expression. Nos journalistes ne vivent pas dans les mêmes conditions que d’autres en Colombie par exemple. Les journalistes ainsi que les éditorialistes ont vraiment beaucoup d’espace pour s’exprimer et cela fait partie de notre culture.

La Jamaïque classé 8-ème en matière de liberté de la presse selon Reporter Sans Frontières

Néanmoins même s’il n’y a pas de censure à proprement dite il faut souligner le fait que les médias soit surtout financés par la publicité. Pour cette raison les propriétaires des médias tâcheront toujours de ne pas froisser ceux qui leur achètent des espaces publicitaires.


III. Femme et cause féminine

Te considères- tu comme une féministe et qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

Je me vois comme une féministe au sens strict.  Même si le terme a beaucoup été calomnié notamment dans les médias, un(e) féministe est juste une personne qui croit aux droits égaux entre hommes et femmes. Même s’il reste encore des choses à faire il y quand même eu  pas mal d’avancées, je pense notamment à l’augmentation du nombre de femmes dans certaines professions. Je pense que tant que notre respect égal pour les hommes et les femmes ne sera pas une réalité visible dans nos lois il y aura toujours besoin de gens qui se battent pour leurs droits.

Penses-tu qu’il existe du sexisme dans les médias jamaïcains ?

Je pense que le sexisme a imprégné la culture jamaïcaine, les médias ne sont que la réflexion de notre culture. Nous devons encore faire face au meurtre de femmes par leurs partenaires (féminicide) chaque semaine, nous sommes confrontés au harcèlement sexuel sur le lieu de travail ainsi qu’à l’extérieur. Le mouvement Metoo n’a d’ailleurs pas percé en Jamaïque pour cette raison.

Pour rebondir sur le Mouvement Me too, peux- tu revenir sur le cas des harcèlement sexuels dûs à un   professeur à l’école des beaux-arts Edna Manley ? Penses-tu que le nécessaire été fait afin de changer la situation ?

J’ai fait mes propres recherches et envoyé des tweets. J’ai finalement appris par un membre de la direction qu’ils avaient identifié le professeur et qu’ils l’ont payé pour qu’il quitte l’école. Je ne pense pas que nos lois nous protègent en tant que femme. On peut perdre la foi en la capacité de notre système judiciaire pour nous protéger. Un homme accusé de trafic d’êtres humains à l’égard d’une jeune fille de 12 ans n’a écopé que de 5 ans de prison, c’est absurde. C’est l’une des raisons pour lesquelles le sexisme a de beau jour en Jamaïque,  car c’est comme si l’on accordait moins d’importance aux femmes .

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Source: Edna Manley College of Visueal Performing Arts website

En raison de  la place que tu occupes dans les médias mènes-tu des actions en faveur des femmes ?

Personnellement les gens m’identifient comme une activiste qui oeuvre au bien- être des femmes et des familles. J’utilise ma position et l’audience qu’elle m’offre afin de permettre à certaines personnes de s’exprimer, donc quand il y a un article médisant  à propos des femmes dans les médias je n’hésite  pas à le dénoncer publiquement.


IV. Caraïbes

Plus généralement dans les Caraibes, que penses- tu des médias à l’échelle régionale ?

Je pense que les médias devraient cesser de se complaire de ce qu’ils font. Il y a un manque d’investigation dans les médias et je ne pense pas qu’ils aient  la volonté de produire un changement. Ce qu’ils font se limite essentiellement à la revue des dernières actualités, ce qui est loin d’être suffisant. Je pense qu’il y a un besoin de changement car l’une de leur mission est d’être nos « watchdog », nos gardiens (un contre pouvoir). Actuellement leurs travaux sont trop superficiels, trop courts, je ne me souviens pas de la période où  les médias se sont vraiment engagés à faire bouger les lignes. On peut prendre le cas de l’affaire Pétrojam (équivalent jamaïcain de l’affaire Pétrocaribe en Haïti), assez peu de chose ont été faites.

Néanmoins il faut rappeler que les médias jamaïcains ne disposent pas de ressources conséquentes.Quel est ton avis en matière d’intégration caribéenne ? Penses-tu qu’assez est fait en ce sens ?

Pas véritablement, les seuls moments où l’on entend parler de régionalisme sont lors des meeting du CARICOM, et quand il y a de nouvelles législations  sur les permis d’études et de travail ou encore pour les dégâts occasionnés par le dernier ouragan. Mis à part ça nous ne sommes pas vraiment connectés à nos voisins caribéens. Je ne me souviens pas de la dernière information que j’ai reçue à propos de la Grenade ou encore d’une information positive sur Haïti. Sur ce point les médias devraient davantage s’intéresser à ce que veut leur audience .

Le mot de la fin

Premièrement, je dirais qu’être une personnalité médiatique ne se résume pas au fait d’être populaire. Peut importe la personne qui voudrait y faire carrière elle doit intégrer le fait qu’elle devient une référence pour un certain nombre de personnes. Les plateformes ont un fort pouvoir  d’influence dont il faut avoir conscience, on ne peut pas juste vivre sa vie. Deuxièmement, c’est un secteur où l’on apprend constamment, cela demande une grande humilité. Troisièmement tu ne peux pas te restreindre à faire juste ce pourquoi tu es payé. Je dois comprendre la psychologie des candidats, les demandes et besoins de l’équipe ainsi que ceux de  l’audience. Quatrièmement, il faut trouver le secteur des médias le plus en accord avec sa personnalité. On ne peut pas plaire à tout le monde.

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