Deux docteurs martiniquais posent la question de la diaspora et du colorisme

Russell Green, KINGSTON

Jessy Patrice et Thierry Bellance sont des chercheurs martiniquais dont les travaux s’intéressent à des thématiques socio-culturelles des Antilles françaises. Docteure en Sciences de l’information et de la communication (SIC), Jessy s’est concentrée sur l’étude de la diaspora antillaise, rendant compte de l’expérience des Antillais habitant l’Hexagone. C’est avec son condisciple Thierry Bellance, docteur dans la même discipline, qu’ils travaillent sur la notion de colorisme (ou préjugé de couleur) dans le contexte antillais. Une thématique insuffisamment traitée selon eux, à l’inverse du contexte anglo-saxon. Un compte rendu de leurs recherches sur cette question est actuellement en cours de rédaction. Les deux jeunes chercheurs passionnés racontent à CaraibEtude le fruit de leurs recherches.


LA DIASPORA (Jessy Patrice)

Pourquoi t’es-tu intéressée au thème de la diaspora ?

Ma thèse a porté sur l’identité et les pratiques culturelles des Martiniquais installés en France. A vrai dire, lors de ma soutenance de thèse, une des membres du jury m’a fait part des similitudes entre la Corse et la Martinique. C’est au cours de cet échange que m’a été suggérée la question de la diaspora, thème que j’avais abordé dans ma thèse. J’ai donc poursuivi mes travaux en effectuant un post-doc à l’Université de Corse, où j’ai mené une étude comparative entre les diasporas corse et antillaise.

Quelles similitudes et différences as-tu observées entre les diasporas corse et martiniquaise ?

Les deux populations ressentent un amour pour leurs îles et sont très attachées à leur culture, par le biais de l’alimentation et à travers la fierté de leur langue (bien que les Antillais soient beaucoup plus attachés à leur langue, alors que les Corses parlent la leur de moins en moins). En ce qui concerne la question associative, les Corses semblent plus organisés que les Antillais. Toutefois, ces derniers sont beaucoup plus présents sur les réseaux sociaux.

Quels sont les problèmes les plus fréquentes des Antillais habitant l’Hexagone? 

Généralement, toutes les études menées sur les Antillais partis s’installer sur le continent (France hexagonale) montrent que ces derniers font face à des discriminations culturelles dans le milieu professionnel ou encore lors de la recherche d’un logement. Il y a aussi la question du choc culturel. Les Antillais lorsqu’ils entrent dans ce nouvel espace doivent s’accoutumer à une mentalité et une culture différentes.

Selon ta recherche, comment les Martiniquais préservent-ils leur culture et identité lorsqu’ils habitent hors de l’île ?

Ils maintiennent leur culture en préservant leur gastronomie, surtout lors des événements spéciaux, comme les fêtes de Noël, de Pâques ou à l’occasion d’anniversaires. Ainsi, on retrouve par exemple des acras ou des boissons antillaises lors de ces événements. D’autre part, ils parlent le créole en famille ou entre amis, ce qui leur permet de consolider leurs liens. Par ailleurs, nombre d’entre eux écoutent du zouk, du dancehall et regardent des émissions antillaises.

Comment les Martiniquais nés ou ayant grandi dans l’Hexagone font-ils face à la double identité d’être aussi Martiniquais que Français ?

Je ne pense pas que ce soit un problème d’avoir cette double identité. Selon les résultats de ma recherche, les Martiniquais se sentent plus Martiniquais que Français, car ils ont le sentiment d’être plus proches de leur culture martiniquaise. Je crois que c’est similaire pour les Corses ou les Bretons, par exemple. Il n’y a pas de problème avec le fait d’avoir deux ou plusieurs identités ; ce qui compte pour les individus c’est d’aimer leur région, d’être attaché à leur histoire, à leur langue et à leur culture.

Existe-t-il une sorte de discrimination envers ceux qui sont partis depuis très jeunes et qui ne parlent pas forcément le créole lorsqu’ils reviennent aux Antilles ?

Oui, en effet, il y a ceux qui considèrent la pratique du créole comme un prérequis pour être Antillais. Pour certains, si on ne parle pas créole, on n’est pas un « vrai » Antillais. Mais il ne suffit pas uniquement de savoir parler le créole pour se sentir antillais.

Comment faire disparaître les stéréotypes restrictifs imposées par les Français ? 

D’abord il faut préciser que ce sont des constructions sociales qui se transmettent de génération en génération, et que cela ne concerne pas que les Français. On ne peut résoudre ce problème que par l’éducation à l’acceptation de la différence et encourager le vivre ensemble.

Quelle solution proposez-vous à la fuite des cerveaux en Martinique ? 

Effectivement, en Martinique il y a de moins en moins de jeunes parce que beaucoup d’entre eux partent se former en France ou ailleurs. De plus, il n’existe pas en Martinique des offres d’emplois aussi nombreuses et attractives qu’en France hexagonale. Cependant, ce départ s’avère parfois nécessaire afin d’étendre sa culture et sa vision du monde, ainsi qu’emmagasiner des compétences pas toujours accessibles sur le territoire martiniquais. Néanmoins, il est important pour le devenir de l’île qu’une partie de ces jeunes talents revienne en Martinique pour concourir au développement local. Il convient donc de sensibiliser les jeunes Martiniquais sur ce phénomène qu’est la « fuite des cerveaux » et des conséquences de celle-ci afin qu’ils aient la volonté d’y revenir et/ou d’y entreprendre ; et ce, même s’ils ne reviennent pas physiquement.

LE COLORISME (Thierry Bellance et Jessy Patrice)

Pourriez-vous donner une définition du colorisme et expliquer ce que cela veut dire dans le contexte caribéen ? 

TB : Le colorisme renvoie aux traitements favorables ou défavorables des individus en fonction de leurs couleurs de peau ou de leurs phénotypes (peau, cheveux, traits du visage) au sein d’une communauté ou d’un peuple donné. Abordé cette question, c’est interroger le regard qui est porté sur l’autre, ce qui conduit à considérer l’imaginaire collectif, les stéréotypes et les croyances qui gravitent dans l’univers social. Un exemple assez classique est qu’une personne à la peau noire subirait plus de discrimination, qu’une personne à la peau claire dans divers aspects de la vie sociale, comme le contexte familial, les institutions scolaires, les relations amoureuses et le monde du travail. Nous avons constaté que les femmes subissaient davantage les effets du colorisme que leurs homologues masculins.

Quelle est la situation historique et actuelle concernant le colorisme en Martinique ? 

TB : L’idéologie coloriste a pris naissance et s’est structurée dans le contexte de la société de plantation, et connaîtra son apogée au 18ème siècle, où s’établit une stratification sociale selon la couleur de l’épiderme. Aussi, les anciens colons Blancs figurent au sommet de la pyramide, viennent ensuite les Métis ou libres de couleurs, et enfin les individus à la peau noire figurent en bas de l’échelle sociale. Trois siècles plus tard, de nombreuses problématiques demeurent dans l’univers antillais, avec comme toile de fond cette classification ancestrale. Actuellement, les vestiges de cette idéologie sont encore prégnants et occasionnent de nombreuses souffrances parmi la population antillaise. 

Pouvez-vous donner un exemple de fait qui relève du colorisme aux Antilles ?

JP : Au sein de certaines familles, les enfants à la peau noire sont parfois moins complimentés que leurs frères/sœurs ou cousins/cousines à la peau claire ; cela va jusqu’à la comparaison. Dans le milieu scolaire, les moqueries et le mépris de caractéristiques physiques atteignent leur apogée. Avoir les cheveux crépus, la peau sombre, et des caractéristiques négroïdes sont parfois la cause d’intenses souffrances psychiques, et exclu d’emblée des « canons de beauté » établis. Ces derniers font plus la part belle aux élèves métis.ses ou « chabin.es ». Par ailleurs, dans le milieu professionnel, les organigrammes de certaines institutions ou d’entreprises ne sont pas sans rappeler la classification coloniale.

Croyez-vous que les politiques et lois actuelles contribuent au colorisme ?

JP : Sincèrement, nous ne pensons pas qu’il y ait un lien direct entre le colorisme et le politique. Cette idéologie est ancrée dans l’imaginaire antillais, et si le politique n’y est pas directement responsable, il a en revanche un rôle prépondérant à tenir dans la conscientisation du peuple antillais sur cette question.

TB : On pourrait étendre la question à l’univers académique antillais, tant le sujet y est beaucoup moins traité que dans le monde anglo-saxon. Pourtant, nos investigations ont mis en évidence que des problèmes similaires existaient dans les mêmes cadres de vie (famille, école, agora, travail). Surtout, si le préjugé de couleur (ou colorisme) fait régulièrement l’objet de recherche quant aux dimensions socio-historiques aux Antilles, les répercussions contemporaines sont beaucoup moins interrogées. Il conviendrait donc d’y remédier.

Quels sont les effets du colorisme sur tous les individus impliqués (ceux qui ont la peau foncée/claire) ? 

TB : Les personnes à la peau foncée sont les plus impactées négativement parce que cela atteint l’estime qu’elles ont d’elles-mêmes, ce qui conduit souvent à un complexe d’infériorité, littéralement inculqué dans les contextes familiaux et scolaire. Cependant, nos recherches ont montré que les personnes à la peau claire peuvent aussi être négativement impactées. En effet, quand ces individus ont la peau « trop claire », on leur reproche de ne pas être des Antillais authentiques, sous-entend par là qu’ils ne seraient pas suffisamment noirs. Ainsi, allant au-delà d’une simple dichotomie entre la peau noire qui serait systématiquement discriminée et la peau claire qui serait toujours favorisée, nos résultats indiquent que les affres du colorisme concernent tous les individus, sans distinction épidermique ou phénotypique.

JP : En effet, il nous est arrivé d’interroger des personnes à la peau claire (chabin.es, métis.ses, blanc.hes) qui se disaient aussi victimes de nombreuses discriminations, liées à leurs carnations et aux préjugés qui y sont rattachés dans l’imaginaire antillais.

TB : Il convient ici de préciser que nos recherches sur le colorisme, ont aussi intégré la notion de racisme. Une anecdote est assez caractéristique de ce que peuvent endurer les Antillais à la peau blanche : une jeune guadeloupéenne raconte qu’en cours d’Histoire, alors qu’était abordée la période esclavagiste, des élèves à la peau noire l’ont blâmée du fait que « ses ancêtres » auraient réduit les leurs en esclavage, en lui intimant de rentrer dans « son pays ». Elle estime en avoir beaucoup souffert, d’autant plus qu’elle est est née et a grandi en Guadeloupe, et qu’elle maîtrise de surcroît le créole !

Est-ce que la discrimination verbale basée sur la couleur de peau se fait directement ou subtilement ?

JP : Les invectives et les moqueries renvoient à des propos offensants pour caractériser le physique des individus. Les personnes à la peau noire se voient ainsi comparer à du charbon, leurs peaux lorsqu’elle est très sombre à la couleur bleu ou violet. Les cheveux crépus sont souvent considérés comme étant de « vieux cheveux », et les traits négroïdes comme peu esthétiques. De nombreux dictons et petites phrases comportent des mots tout aussi offensants. À l’inverse, pour faire référence aux traits physiques associés aux personnes à la peau claire ou très claire, le langage populaire évoque de « beaux cheveux » (sous-entendu lisses et longs, autrement dit non crépus), la peau claire serait quant à elle qualifiée de « belle peau » ou de « peau sauvée ».

TB : En un mot, tout ce qui est clair est beau. D’ailleurs, si un individu à la peau noire est attractif, le langage populaire précisera que celui-ci est soit « beau pour un.e noir.e » ou est un « beau noir »/« belle négresse » alors que s’il ou elle avait la peau claire, on dirait tout simplement qu’il est « beau » ou qu’elle est « belle ». C’est donc présumer qu’avoir la peau claire prédispose à la beauté et que l’inverse est tout aussi vrai pour ceux à la peau foncée ou très foncée.

Que fait-on actuellement pour résoudre ce problème ? 

JP : Nous ne croyons pas que le problème soit suffisamment bien identifié par les pouvoirs publics. Le sujet est très peu, voire pas du tout abordé dans la sphère scolaire et familiale. Dans l’imaginaire collectif antillais, l’idéologie coloriste est vécue comme une évidence. Toutefois, depuis quelques années, des actions visant à atténuer les effets négatifs du colorisme voient le jour. Par exemple, en ce qui concerne les cheveux crépus, depuis les années 2010, les coiffures « naturelles » sont remises en valeur. En outre, de nombreuses conférences sur ce thème sont données. Cela peut avoir un effet dans le temps et permettre notamment aux femmes d’arborer leurs chevelures avec fierté et dignité. Cela peut permettre de faire évoluer les mentalités, à condition de ne pas se résoudre à un simple effet de mode.

Quelles actions/initiatives faudrait-il prendre afin d’améliorer cette situation ? 

TB : La principale difficulté est que le colorisme reste tabou aux Antilles, du fait que l’on en parle trop peu au sein des familles ou dans la société en général. Cela peut sembler paradoxal, tant sa réalité est quasiment connue de tous. Il est donc important de soulever ce problème, tout en pointant ce déni, afin de permettre à tout un chacun de mettre des mots sur certaines réalités qu’ils expérimentent. Il faudrait donc mettre en place des politiques éducatives ambitieuses dans les établissements scolaires du secondaire, et parallèlement que toutes les universités caribéennes contribuent à davantage de productions scientifiques sur ce thème. Ce qui passe notamment par une sensibilisation des futur.e.s  jeunes chercheur.e.s. Les artistes locaux ont aussi une responsabilité importante, notamment en ce qui concerne les images que véhiculent leurs clips vidéos, et les symboles qu’ils renvoient à la jeunesse antillaise.

JP : En effet, il est nécessaire de faire intégrer la thématique du colorisme dans les programmes scolaires, en reliant ce phénomène aux thèmes de l’esclavage et du colonialisme. Les élèves devraient pourvoir faire le lien entre l’Histoire et les problèmes contemporains. C’est véritablement à travers l’enseignement que l’on peut transmettre ces connaissances et éviter que les problèmes du passé ne conditionnent encore ceux du présent, mais aussi ceux du futur.

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