Russell, l’étudiant jamaïcain passionné par les créoles caribéens

Martin Klôwè -Bordeaux

Russell est un jeune jamaïcain de 20 ans en dernière année de langues modernes et de linguistique au campus de Mona (Jamaïque) à l’Université des West Indies. Il se définit comme une personne extravertie même s’il préfère passer le plus clair de son temps à lire et regarder des séries. Il admet particulièrement apprécier l’étude des langues et l’échange.


Peux-tu décrire le campus de Mona ?

C’est un très grand campus pour une université et beaucoup des gens qui y viennent sont étonnés. J’ai une amie guadeloupéenne qui le comparait avec le campus de Fouillole qui ne faisait pas la taille d’une seule faculté de Mona. Il y a beaucoup d’espace vert et le terrain est très plat avec une vue sur la chaine de montagnes des « Blue Montains ».

Combien coûtent les études au campus de Mona et la vie étudiante ?

L’université revient environ à 300,000 dollars jamaïcains  par an soit à peu près 2000 euros. En matière de logement, cela dépend vraiment du type d’habitation recherchée. Certains logements peuvent être très équipés, d’autres non. Il y a aussi la possibilité d’aller dans une résidence étudiante ou dans le privé. Dans les résidences universitaires, les montants varient entre 200 et 700 euros par mois selon que les logements soient anciens ou plus récents mais gérés par des entreprises privées. Mais ce que font la plupart des étudiants c’est trouver un logement en collocation à l’extérieur du campus, cela revient bien moins cher, environ 150 euros par mois.

Quelles langues étudies-tu au campus de Mona ?

Ma spécialité est l’espagnol avec plusieurs « mineurs » en français et en linguistique. Concrètement, actuellement nous étudions la littérature en matière de linguistique, des choses très basiques comme la phonologie ou la syntaxe. Mais également de la linguistique créole, langue par laquelle je suis très intéressé depuis plusieurs années. Je devrais mener un projet de recherche à propos des aspects linguistiques du créole, notamment le créole guadeloupéen.

D’où te vient cet intérêt pour les langues en général et les créoles en particulier ?

J’ai commencé à étudier les langues à l’âge de deux ans en « basic school » (maternelle et primaire) c’est là que j’ai commencé à appendre l’espagnol en débutant par les couleurs et ce genre de choses. Initialement, je voulais étudier l’architecture parce que j’y suis aussi intéressé mais ma réelle passion a toujours été les langues.

Qu’est-ce que le patois jamaïcain ?

Le créole jamaïcain (ou Patwa) est comme tous les autres créoles caribéens une langue qui émergent des plantations où les esclaves africains devaient apprendre la langue de leurs « maitres », les Anglais. Le créole vient du mixage d’apects de leurs langues africaines avec la langue anglaise de leurs maitres. Cette langue est devenu au fur et à mesure la langue de leurs enfants comme en Haïti en Guadeloupe ou en Martinique. Je dirais que 95% des jamaïcains voire plus sont en mesure de s’exprimer en patois. C’est peut-être un peu différent des Antilles où il y a toujours eu des mouvements sociaux qui promouvaient l’usage du créole. En Jamaïque, il y a eu pas mal de conflits, beaucoup de personnes ne croient pas que le créole soit une langue avec laquelle on peut avancer dans la vie et, de fait, ils ne voient pas l’intérêt de le standardiser et le passer à l’écrit.

(Voir article de Russell Green « Patwa, le créole jamaïcain »)


Peux-tu donner une idée de la vie en dehors des clichés, d’un jeune
jamaïcain aujourd’hui ?

Tout d’abord il faut que je signale qu’il s’agit d’une question très subjective. Cela dépend de qui tu es et d’où tu vis ainsi que ta façon d’interagir avec le monde. Les jamaïcains sont généralement des gens chaleureux spécialement envers les étrangers, les gens sont très intéressés. J’ai eu pas mal de retours positifs de la part d’Antillais qui ont adoré leurs séjours. En outre, nous sommes vraiment très fiers de notre culture alors, il est normal que les jeunes sortent le vendredi soir au club ou aux fêtes où on entend du dancehall. De plus, plusieurs aiment profiter du beau paysage jamaïcain pendant leur temps libre. Du coup, on va assez souvent à la plage, surtout si on habite pas loin. Il y en a ceux aussi qui s’amusent en se proménant en ville avec des amis et en allant de magasin en magasin. Même si on ne sort pas le vendredi soir, il y a toujours un centre d’activités dans les quartiers, où on fait du  «  jerk » (le barbecue jamaïcain) et on joue de la musique. Cependant, en raison du crime et de la violence, il faut toujours faire très attention.

Pour faire face au problème, les gouvernements ont tenté quelques stratégies et certaines d’entre elles ont porté leurs fruits. Il te faut juste être attentif dans certaines zones à certaines heures, ne pas marcher seul etc.., comme partout dans le monde. Qui que ce soit qui vient en Jamaïque passera un bon moment car nous ferons tout pour qu’elle profite.

Les communautés marrons de la région du Cockpit Country parlent-elles aussi patwa ou ont-elles leurs propres langages ?

Eh bien les marrons ont leurs variantes du patwa, je dirais même que c’est une langue différente (Kromanti ou patwa profond). C’est une langue beaucoup plus proche des langues africaines des esclaves comme on peut l’imaginer mais qui ont également des influences espagnoles (anciens colons de la Jamaïque). Par exemple, pour dire « savoir quelque chose » ils disent « sabi » ou « sabe » qui est de l’espagnol/le portugais. Ils ont su maintenir une plus grande part de leur langue.

Néanmoins on peut regretter que celle-ci ne soit pas davantage transmise aux nouvelles générations parce que les gens migrent vers les zones urbaines pour saisir des opportunités professionnelles. Le nombre de personnes dans la communauté diminue et leurs cultures se diluent doucement.

Existe-il comme à Trinidad des tensions raciales au-delà des questions d’héritage culturel ?

Pour être honnête, je ne dirais pas qu’il s’agisse d’un problème racial mais plutôt de classisme et de colorisme.

Le colorisme ne fonctionne pas exactement comme le racisme, une personne noire avec un teint clair peut se sentir supérieur à une personne plus foncée de peau. Ce sentiment est davantage basé plus sur la couleur que sur la race. Je ne sais pas si on peut faire le parallèle avec les Antilles où vous avez les Békés, mais ici nous avons certaines communautés telles que les communautés syro-libanaises (ou Levantine) qui contrôlent une grande partie des entreprises. Ils ont du pouvoir et de l’importance. Ils pratiquent, selon la rumeur, des mariages endogames afin de s’unir entre personnes du même monde. En outre, sur les réseaux sociaux il y a des gens qui vendent des crèmes éclaircissantes à des personnes complexées par leur teint. Ils pensent que se blanchir la peau les rendra plus désirables et attirants, c’est un gros problème.

Je dirais qu’en la matière les médias ont une grande responsabilité. Bien que les « brownin » (chabine) étaient déja vues comme l’idéal de beauté, le blanchissement est vraiment devenu un problème, notamment parmi les jeunes, après que Vybz Kartel ait commencé à le faire et à le promouvoir dans ses musiques. Les nouvelles générations de leaders d’opinions continuent de le promouvoir et on voit d’ailleurs pas mal de vidéos sur les réseaux sociaux où l’on peut voir des jeunes femmes qui s’épluchent la peau.

En matière de classisme, il y a des gens qui ne s’uniront jamais avec des gens de niveau économique inférieur au leur. Mais aujourd’hui, il y a un peu de mobilité sociale qui permet aux plus démunies de se tirer d’affaire. Certes l’on se dit « Out of many one people » (Devise de la Jamaique , « D’origines multiples, un seul peuple »), mais je ne crois pas qu’il y ait tellement d’éducation sociale dans le système scolaire qui permet de lutter plus largement contre le classisme. C’est un problème qui n’est jamais traité mais tend à diminuer.

Penses-tu qu’il s’agit là d’une forme d’aliénation dû à une volonté de ne pas reconnaitre sa part africaine ?

Je ne dirais pas que nous avons honte de nos racines africaines. Bien qu’il y ait un lien entre le fait d’être noir et celui d’être afro-déscendant, il existe tout de même une distinction. Il y a une pièce de théâtre jamaïcaine très populaire où l’on dit  « Tout ce qui est blanc est bon, tout ce qui a du noir est mauvais ». C’est vraiment cette idée de la noirceur qui pose problème. Tout ça nous l’avons hérité de la période coloniale avec cette idée que les femmes noires devaient avoir des enfants mulâtres avec le maitre pour qu’ils ait la peau plus claire de génération en génération (la peau sauvée). Mais aujourd’hui, cette idée se perd de plus en plus, grâce notamment à l’influence afro-américaine et puis d’initiatives comme celle de Spice, qui chante du même sujet dans sa chanson, « Black Hypocrisy ».

Quelle est ta conception des Antilles (Caraïbes françaises) ?

Dès l’école primaire en géographie, l’on apprend qu’il y a des pays indépendants et d’autres encore sous dépendance. Je pense qu’inconsciemment cela fait penser que certains pays ne font pas partie des
Caraïbes. Il y a également le fait que nous n’étudions pas plus que ça sur les Antilles, leurs célébrations et cultures. Les cours sont plus concentrés sur la
Caraïbe anglophone.

Je compte me rendre aux Antilles par le biais du programme CIEP   (voir). Tu restes 7 mois dans un pays pour enseigner ta langue, 700 euros par mois, et si tu vas aux DROM-COM c’est environ 1000 euros.

(Départements-régions d’outre-mer et Collectivités d’outre-mer)

Comment est la vie étudiante pour les étrangers sur le campus ?

D’après les retours que j’ai eus d’étudiants étrangers, il est assez facile de se faire intégrer à la vie du campus. Il y a plusieurs résidences et chaque jeudi soir, il y a une fête qui s’appelle  « INTÉGRATION » et c’est quelque chose que les étudiants étrangers aiment bien en général. Ils peuvent y découvrir une partie de la culture jamaïcaine et caribéenne et se sentir inclus dans l’université. Il existe également différents clubs relatifs aux intérêts de chacun, langue, sciences, etc…Il y a également d’autres évènements.

Quels conseils donnerais-tu à des étudiants antillais en Jamaïque ?

Faites attention mais passez du bon temps !


Le mot de la fin

La Caraïbe est la Caraïbe, peu importe que tu ailles en Jamaïque ou en Guadeloupe, tu verras les mêmes choses. C’est le même climat, la même culture, la même histoire, il est naturel que nous nous unissions.

https://caraibetude.com/2019/01/27/de-carthagene-a-paris-la-passion-du-francais-dun-colombien/

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :